Présentation
Les sculptures sur pierre de Corcomroe Abbey passent pour figurer parmi les plus belles de toutes les églises cisterciennes d’Irlande, et la plupart se concentrent au chevet, sur les chapiteaux d’où s’élancent les arcs de la croisée : têtes humaines, coquelicots, muguet, un lotus, tous taillés avec une délicatesse rare dans la sobre tradition cistercienne. C’est pour cela que l’on vient, et la première chose à faire en arrivant est de gagner directement le chœur et de lever les yeux.
L’abbaye (en irlandais : Mainistir Chorca Mrua) occupe un creux verdoyant, juste à l’est du petit village portuaire de Bellharbour, cernée par le calcaire gris et nu du Burren. Son ancien nom, Sancta Maria de Petra Fertili – Sainte-Marie de la Roche fertile –, évoque la bonne terre qui a permis à une communauté de subsister dans un pays aussi rocailleux. L’église sans toit est bien plus complète que la plupart des ruines monastiques d’Irlande ; la voûte à nervures qui coiffe le chœur tient toujours debout.
Histoire et légende
Un groupe de moines cisterciens arriva ici depuis Inislounaght Abbey, près de Clonmel, dans le comté de Tipperary, à la fin du XIIᵉ siècle. Les sources situent la fondation entre 1180 et 1200 – on retient d’ordinaire les alentours de 1195 – et l’attribuent soit à Donal Mór Ua Briain, le grand protecteur O’Brien du Thomond mort en 1194, soit à son fils Donough Cairbreach. L’église que l’on voit aujourd’hui fut élevée un peu plus tard, autour de 1210-1225 selon des critères stylistiques. Attention à une distinction que les vieux guides brouillent : Conor O’Brien, dont le tombeau se trouve à l’intérieur, était un descendant et un bienfaiteur, non le fondateur.
Une légende locale tenace veut que le roi commanditaire des travaux ait fait tuer les cinq maîtres maçons une fois l’ouvrage achevé, afin qu’ils ne puissent jamais bâtir plus beau pour un rival. À prendre pour ce que c’est – du folklore –, mais la qualité des sculptures suffit à expliquer la naissance d’une telle histoire.
Au XVᵉ siècle, la communauté avait décliné : l’église fut raccourcie d’environ 13 mètres et le bas-côté nord prévu ne vit jamais le jour. Après la Dissolution, les terres furent concédées en 1554 à Murrough O’Brien, comte de Thomond, et la dernière mention de moines sur place remonte au XVIIᵉ siècle. Le site est aujourd’hui un monument national, propriété de l’État, entretenu par l’Office of Public Works.
À voir
- Les chapiteaux sculptés et la voûte – Le chevet est le clou de la visite. La voûte à nervures qui couvre le chœur est en grande partie intacte, avec un curieux motif en arêtes de poisson, rare en Irlande, et les chapiteaux qui la portent arborent les sculptures de fleurs et de têtes qui ont fait la réputation de l’abbaye.
- Le gisant de Conor O’Brien – Encastré dans le mur nord du chœur, le gisant en calcaire usé de Conor O’Brien (mort en 1268), roi du Thomond, est l’une des rares représentations médiévales conservées d’un chef irlandais. Une sedilia sculptée toute proche garde encore des traces de peinture ancienne.
- L’enclos – Dans les champs alentour, on distingue des vestiges de la porterie et du mur d’enceinte, seuls rescapés des autres bâtiments du monastère.
- Le cimetière – Un petit cimetière jouxte l’église et sert toujours, rappel que le lieu n’a jamais tout à fait cessé d’être un rouage vivant de la paroisse.
Accès et conseils pratiques
Le site est gratuit, sans personnel et ouvert à la lumière du jour : ni billetterie, ni boutique, ni toilettes ; explorez à votre rythme et emportez le nécessaire. À l’intérieur, le sol est un calcaire irrégulier ponctué de quelques marches basses, peu commode pour les fauteuils roulants et glissant après la pluie ; chaussez-vous en conséquence. Trente minutes suffisent à la plupart des visiteurs.
Une remarque honnête sur le moment de la visite : l’abbaye est le plus souvent déserte, et c’est là une bonne part de son charme ; l’exception, c’est le matin de Pâques, quand la messe est célébrée dans les ruines et que l’on vient de partout à la ronde. Pour la version paisible, choisissez n’importe quel autre jour ; pour voir l’abbaye au plus vif de son animation, c’est ce matin-là qu’il faut viser.
En voiture – L’abbaye est signalée depuis la N67, près de Bellharbour ; une petite route étroite mais praticable mène à un petit parking gratuit, juste devant l’entrée. Depuis Ennis, comptez environ 40 minutes.
En transports en commun – La ligne 350 de Bus Éireann (Galway ↔ Ennis) dessert Bellharbour jusqu’à cinq fois par jour ; de l’arrêt, comptez 20 minutes de marche le long d’une route tranquille jusqu’au parking.
À proximité
Le cadre de Corcomroe a séduit W. B. Yeats, qui en a fait le décor de sa pièce The Dreaming of Bones. Si vous disposez de plus de temps, le village de Ballyvaughan se trouve à environ 8 km à l’ouest pour se restaurer, Aillwee Cave est tout proche, et les églises en ruine d’Oughtmama se rejoignent en une courte marche, en remontant la vallée derrière l’abbaye. En fin d’après-midi, la lumière est la plus belle sur les chapiteaux sculptés : arrivez à ce moment-là et le chœur se révèle à son avantage.
